Peuple turcophone musulman
Les Ouïghours sont un peuple turcophone sédentaire vivant dans les oasis centrasiatiques situées entre les Monts Pamirs et Tianshan à l'ouest et la dépression de Komul à l'est.
Les Ouïghours sont issus de la turcisation de groupes de populations à dominante est-iranienne (Thokares et autres ...). A partir de la deuxième moitié du premier millénaire de notre ère, la conquête de ces oasis par différentes confédérations turco-mongoles initie un brassage ethnique et culturel qui modifie le paysage culturel de la région.
Au IXe siècle, une partie de la confédération des Ouïghours qui autrefois nomadisait en Mongolie s'installe dans l'est du Xinjiang et confère son nom aux populations de la région. Convertis au bouddhisme voire au , ils se mélangent peu à peu aux populations locales et développent une civilisation brillante.
L'ouest de la région, la Kachgarie, passe elle à partir du Xe siècle sous la domination d'une autre confédération turke, convertie cette fois-ci à l'Islam, la dynastie des Karakhanides. Au fil de l'épée, cette dernière entreprend la conversion à des royaumes du Bassin du Tarim (dit aussi du Taklamakan). Suite au renversement des princes karakhanides au début du XIIIe siècle, l'islamisation se poursuit par des moyens plus pacifiques. Elle est alors impulsée par les maîtres et mystiques soufis qui circulent à l'époque le long des itinéraires de la Route de la soie.
Carte 1. Au cœur de la Route de la Soie : le bassin du Taklamakan et la dépression de Turfan
Source : Wikipedia, http://en.wikipedia.org/wiki/File:SeidenstrasseGMT.JPG
Au passage, ils convertissent les princes mongols descendant de Gengis Khan qui depuis le XIIIe dominaient l'Asie centrale. L'islamisation se termine quand les derniers Ouïghours bouddhistes de l'est du Xinjiang se convertissent au tournant du XVe-XVIe siècles.
« Xinjiang » et « Turkestan oriental »
Depuis sa découverte à la fin du IIe siècle avant J.C. par le fameux Zhang Qian, ambassadeur chinois de la dynastie des Han, la région occupe une position stratégique clé pour les Empires chinois. Depuis, les annales historiques chinoises désignent les royaumes des oasis du bassin du Tarim et de la dépression de Turfan/Komul sous le nom de « Contrées occidentales » (Xiyu en chinois). Leur position centrale au carrefour des itinéraires commerciaux qui depuis des millénaires relient les marges occidentales de l'Asie à la Chine les a très tôt placés au cœur des luttes opposant les dynasties chinoises aux grandes confédérations des steppes de Mongolie et aux montagnards tibétains. Ainsi, les dynasties qui en avaient les moyens ont toujours cherché à maintenir sous leur influence les petits royaumes des Contrées occidentales. Il s'agissait d'éviter que les hordes nomades menaçant le nord et l'ouest de l'Empire du Milieu ne se renforcent en contrôlant les échanges transitant par ces derniers. Autrement dit, leur stratégie visait à couper les barbares de la manne que garantissait le contrôle de la fameuse Route de la soie tout en « utilisant les barbares contre les barbares » (en chinois, yi yi zhi yi) pour protéger de l'empire. Cependant, en dépit de la persistance de liens diplomatiques et d'échanges commerciaux, culturels et religieux, ces dynasties chinoises n'ont eu les moyens d'entretenir des garnisons permettant de contrôler la région que sous la dynastie Han, entre la fin du IIe siècle av. J.C. et le IIe siècle ap. J.C., puis sous les Sui et les Tang entre le VIIe siècle et le milieu du VIIIe siècle. En dehors de ces périodes, ces oasis sont passées, comme le reste de l'Asie centrale, sous la domination de confédérations nomades turco-mongoles (Xiongnu, Ruan Ruan, Turks, Karakhitays, Mongols).
Il faut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que la région repasse sous le contrôle de la dernière dynastie impériale ayant régné sur la Chine, la dynastie des Qing. Elle est alors à partir de cette époque dénommée « la nouvelle marche » (en chinois Xinjiang).
Quand se structure au tournant du XXe siècle, une opposition anticoloniale moderne, elle reprend le toponyme utilisé par les géographes occidentaux au milieu XIXe siècle pour désigner l'aire culturelle turcophone située à l'est des Pamirs et des Tianshan et dénomme la région Turkestan oriental. Il s'agit pour ces militants réformateurs de signifier la continuité culturelle avec le Turkestan occidental et l'appartenance de la plupart des peuples de la région au monde culturel turk et non au monde chinois. Néanmoins, les intellectuels et militants nationalistes anticoloniaux sont réprimés suite à l'arrivée au pouvoir du Parti Communiste Chinois en 1949 et l'usage du terme assimilé au séparatisme ouïghour est désormais proscrit.
Ce territoire qui n'était au départ qu'une marche défensive sous administration indirecte fait en même temps l'objet d'une intégration croissante à la Chine. En 1884, il est transformé en province à part entière pour bloquer la progression de l'Empire russe en Asie centrale et en 1955, il est doté par l'Etat communiste d'un semblant d'autonomie administrative afin de tenter d'enrayer la montée en puissance des revendications anticoloniales au sein de la société ouïghoure.
Situation politique
Les empires chinois ont de tous temps favorisé l'installation de populations chinoises sur les marges de l'empire afin de favoriser sa mise en valeur et sa défense. En cela, les politiques menées aujourd'hui au Xinjiang ne font pas exception. Par ailleurs, la présence d'une base militante communiste anticoloniale à l'origine prosoviétique et non prochinoise a attisé les méfiances de Mao. Ainsi, l'absence de base militante acquise au PCC chinois puis la menace soviétique à partir des années 1960 ont renforcé Pékin dans sa volonté de poursuivre sa politique de colonisation afin de sécuriser sa souveraineté sur la région. Le parti dépoussière le vieux concept impérial des colonies de paysans-soldats, et de nouvelles colonies, les Corps de construction et de production (shengchan jianshe bingtuan), sont mises en place dans la région dès le milieu des années 1950. Certes, elles sont à la fois conçues comme des pôles de modernisation agricole et industrielle destinés à dynamiser l'économie locale mais elles jouent aussi pour Pékin un rôle sécuritaire clé. Leurs milices renforcent la surveillance des frontières et servent de forces d'appoint quand des troubles ou soulèvements surviennent. Composés à l'origine de soldats démobilisés de l'Armée populaire de libération (APL) et de l'armée nationaliste, les Corps canalisent une immigration han qui modifie radicalement le paysage ethnique de la région. Cadres, militaires, paysans, techniciens, ouvriers qualifiés, prisonniers, victimes des purges sont envoyés pour mettre en place la nouvelle administration et mettre en valeur les ressources naturelles locales. Ainsi, la population des Corps de construction et de production du Xinjiang (CCPX) passe de 175 000 membres à leur création en 1954 à 1 480 000 membres en 1964 (soit plus de la moitié des Han vivant dans la région à l'époque).
Au fil des décennies, le paysage ethnique se modifie (voir tableau ci-dessous).
Tableau 1
Evolution démographique des principales nationalités au Xinjiang entre 1949 et 2000
(en milliers de personnes)

Aujourd'hui , la région compte près de 20 millions d'habitants mais les Ouïghours qui représentaient les trois quarts de la population provinciale ne représentent plus que 46% de cette dernière alors que les Han (chinois ethniques) qui représentaient moins de 7% de la population locale en 1949 représentent à ce jour sans doute plus de 40 % de la population et sont majoritaires dans le nord ou l'est de la région.

Source : Rémi Castets, « Nationalisme, Islam et opposition politique chez les Ouïghours du Xinjiang », Les Etudes du CERI, n°110, Octobre 2004, 45 pages, http://www.ceri-sciencespo.com/publica/etude/etude110.pdf
Par ailleurs, bien que l'Etat chinois s'efforce de dynamiser la croissance régionale via d'importants investissements dans le secteur des transports, la mise en valeur des ressources naturelles ou le tourisme, ce processus de colonisation démographique se greffe sur d'autres problèmes. D'une part, la relative concentration des ressources et des investissements dans les zones de colonisation alimente des inégalités de revenus qui s'articulent le long de lignes ethniques et attisent le ressentiment des populations autochtones à l'encontre de l'immigration han. Parallèlement, dans le cadre de la « nouvelle économie socialiste de marché », l'Etat éprouve des difficultés croissantes à gommer les inégalités sociales et en dépit de mesures spécifiques, il peine à garantir aux minorités plus frappées par la pauvreté l'accès à un enseignement de qualité, gage d'insertion dans le nouveau système socio-économique. Enfin, quand ils sont diplômés les jeunes ouïghours sont confrontés au fait que l'économie provinciale est dominés par les Han. Souffrant d'un taux de chômage plus élevé, ils peinent souvent selon leurs dires, à se faire embaucher ou à accéder à des postes de responsabilité.
A ce contexte se rajoute une étroite domination politique des structures centrales du PCC et de l'Etat sur la région. L'autonomie de la région est rendue fictive par le fait que les institutions régionales restent sous le contrôle étroit d'un PCC du Xinjiang tenu par des personnalités han désignées par Pékin. Ainsi, en dépit des revendications des mouvements de contestations qui ont secoué la région (1985, 1987, 1989, 1997, 2009...), Pékin rejette systématiquement l'élection au suffrage universel du personnel politique au Xinjiang afin de doter la région d'une véritable autonomie politique. Après les années noires de la Révolution culturelle, le contrôle de l'Etat s'est resserré au tournant dès la fin des années 1990 quand il a du faire face à la résurgence d'un sentiment anticolonial couplé à une multiplication des troubles. Ce contrôle fondé sur la répression de toute forme de contestation vise à assurer la défense du modèle de modernisation prôné par Pékin.
Ce modèle de modernisation qui tend à promouvoir l'immigration han et depuis quelques années la promotion du mandarin dans le système scolaire afin de favoriser une meilleure insertion socioprofessionnelle des Ouïghours est perçu par une partie de ces derniers comme une sinisation rampante. Cette situation conjuguée au maintien de l'hégémonie des Han sur le système politique local conduit à un rejet du modèle de modernisation actuel jugé trop acculturant et mettant en danger les symboles de la culture ouïghoure (tels par exemple l'architecture traditionnelle de Kachgar ou dans un autre registre des pratiques culturelles ou religieuses jugées subversives par l'Etat). Une partie de la société réclame une refonte des rapports avec Pékin. Il s'agirait alors de remettre les Ouïghours et leur culture au centre du modèle de modernisation en leur donnant les rênes de ce dernier toujours via une démocratisation des institutions politiques locales.
Diaspora ouïghoure
Le contexte répressif qui prévaut au Xinjiang a amené l'opposition politique ouïghoure à se redéployer progressivement depuis 1949 dans la diaspora. Elle compte quelques centaines de milliers d'individus en Asie centrale (au sud du Kazakhstan et dans une moindre mesure au Kirghizstan et en Ouzbékistan). Une dizaine de milliers d'Ouïghours vivent aussi en Turquie. Néanmoins, le rapprochement de ces pays avec la Chine les a conduits à limiter voire à interdire les organisations militantes ouïghoures antagonistes à Pékin. Leur action s'est redéployée dans les petites diasporas situées en Occident notamment à Munich en Allemagne, à Washington aux Etats-Unis voire à Melbourne en Australie ou dans d'autres villes occidentales.
L'opposition nationaliste ouïghoure s'est peu à peu unifiée autour d'une ligne non violente, démocratique et pro-occidentale. Dans cette logique, en 2004, elle se réunit au sein du Congrès Mondial Ouïghour, sorte d'ombrelle politique intégrant les leaders des réseaux diasporiques et des personnalités ayant fui la Chine. Cette organisation est à ce jour présidée par la dissidente Rebiya Kadeer, libérée des geôles chinoises vers les Etats-Unis au milieu des années 2000. Bien que les autorités chinoises refusent tout dialogue avec ce dernier, le CMO s'efforce de sensibiliser les opinions publiques occidentales et les gouvernements à la question des violations des droits de l'homme au Xinjiang et au sein des diasporas ouïghoures centrasiatiques (http://www.uyghurcongress.org).