Avant de recevoir mon ami Pirakuman dans notre pays, le leader Yawalapiti m’a invité à un banquet où les hommes et les esprits font un pacte de paix.
Les tribus du Haut Xingu forment un réseau de relations intertribales qui a fini par constituer la société xinguano. Durant des siècles, les différentes ethnies se sont transformées grâce à l’incorporation de nouvelles fêtes, nouvelles technologies et nouvelles idées. Cet univers multiethnique et multilinguistique est marqué par une intense vie culturelle. On ne compte pas moins de 15 rituels différents avec chacun leurs structures narratives, musicales et chorégraphiques.
Le rituel du Yawari, autrefois célébré par les Trunai et le Kuarup, un rite funéraire Kamaiura en hommage aux morts de la lignée des chefs, sont aujourd’hui adoptés par tous les groupes du Haut Xingu.
Le rituel Atuxua est l’exception. Seuls les Wauja et les Mehinako (langue Aruak) et les Kuikuro (langue Karib) le célèbrent lors de très rares occasions. Cet été j’ai eu le privilège d’être invité par les Mehinako et d’accompagner les préparatifs de la cérémonie.
La célébration de cette fête a été décidée en 2006 en France, à Lille lors de la visite de Pirakuman et de son fils Kanato. Invités par Paul Dequidt, torréfacteur aventurier, le leader amérindien confie alors que Kanato, âgé alors d’une quinzaine d’années, avait été frappé violemment par un esprit puissant qui l’obligea à rester plusieurs mois dans son hamac. Les chamans venus à son chevet décelèrent rapidement les causes du mal : Kanato était sous l’emprise de l’Atuxua, le maître de la tornade. Pour se délivrer de cet esprit malsain, le jeune Indien devra organiser une cérémonie. Les années passèrent et Kanato ne s’était toujours pas acquitté de sa dette.
Avec Paul Dequidt nous profitons de l’occasion pour inciter nos deux amis à marquer une date. Ils nous expliquent que l’organisation d’une telle cérémonie nécessite un gros investissement pour leur famille à qui incombe la responsabilité de fournir de grandes quantités de nourriture durant plusieurs mois. Nous nous engageons à prendre en charge une partie des frais.
Trois ans plus tard, je me retrouve dans la kuakuhü, la maison des hommes, transformée pour l’occasion en atelier. La petite case est située au centre d’une grande place constitué par treize habitations. C’est Utawana, le second village des Mehinako. L’effectif ne dépasse pas 135 personnes.
C’est la saison sèche. Les nuits sont froides et les journées étouffantes. Durant cette période, les femmes consacrent la totalité de leur emploi du temps au traitement du manioc. En quelques mois, elles arrachent, pèlent et râpent des tonnes de tubercules. Les hommes sont mobilisés pour préparer le rituel Atuxua. Ils ont la responsabilité de la fabrication de plusieurs masques dont les Atuxua, les maîtres des masques. L’entreprise demande une grande disponibilité et une collaboration collective. A tour de rôle, les hommes se relaient pour tresser des visages fabriqués avec de la paille et des calebasses. Ces masques sont les représentants d’entités aux pouvoirs puissants. Ils permettent de communiquer avec les êtres surnaturels non incarnés. Matérialisés par ces masques, les esprits entrent au village et peuvent être visibles aux membres de la communauté.
Leur fabrication nécessite plus de trois semaines de travaux collectifs. Durant cette période les hommes ont l’obligation de nourrir les masques et de faire preuve de complaisance. Bousculer un masque ou bien laisser tomber un matériau utilisé pour sa fabrication peut être dangereux. Les hommes envahissent immédiatement la case du responsable et lui dérobent ses effets personnels. Ils ne lui seront restitués qu’après s’être acquitté une « amende » (nourriture, café).
Les populations amérindiennes du Haut Xingu pensent que la plupart des maladies sont dûes au rapt des âmes par des esprits malsains. Quelques-uns de ces esprits sont représentés par des masques commandés par les plus puissants de tous les Atuxua. Les Atuxua habitent la cîme des arbres jatoba. Ils apparaisent aux hommes sous la forme d’une tornade qui les emportent dans son tourbillon. Les masques kapulukuma (singe) ont le pouvoir de plonger les hommes dans la folie. Le Yewekuitxuma ou grosse tête, habite dans les rivières. Il peut tuer mais aussi protéger une personne. La vision de ces masques provoquent de grâve maladies qui entraîner parfois la mort. Pour se libérer de ces masques pathogènes les hommes doivent les inviter à des banquets. C’est l’unique thérapie pour se libérer des esprits.
Kanato n’est plus le seul maître de cérémonie. Son père, Pirakuman, a été lui aussi « attaqué » par les Atuxua. L’organisation du rituel est donc partagée entre le père et le fils. Ce sont eux qui doivent en permanence offrir de la nourriture et les matériaux pour la fabrication des masques.
Quelques jours avant l’inauguration du rituel, les deux Indiens organisent une expédition de pêche. Le poisson pêché en grande quantité sera offert aux masques.
A 7 heures du matin, les masques quittent pour la première fois l’intimité de la maison des hommes. Ils se dirigent vers la case des maîtres de cérémonie pour recevoir les poissons et les galettes de manioc, puis ils visitent les autres habitations pour quémander de la nourriture. Les grands masques Atuxua sont aidés par des masques assistants Xapukuyawa. Ils sont flanqués par une légion de masques : Kapulukuma (singe), Ewexü (loutre), Tãtã, Yewekuitxuma, Kulu, Yuma, Kuãhalu.
Le rituel Atuxua est l’une des rares occasions où les flûtes Jakui sont jouées. Ces flûtes ne doivent pas être vues par les femmes sous peine de graves représailles tel que subir un viol collectif. Ces flûtes sont toujours par trois et ne quittent la maison des hommes qu’après être assurées que les femmes sont enfermées dans leur case.
Durant plusieurs mois, les masques sortiront pour quémander de la nourriture ou pour renverser les femmes qui rentrent des jardins. Le rituel se termine par la destruction des masques.
De mémoire de Mehinako, les masques n’étaient pas apparus depuis une vingtaine d’années. Il est possible qu’il ne faudra peut être pas attendre aussi longtemps avant d’inviter de nouveau les Atuxua qui sont accusés d’être la cause de violentes fièvres dont souffre l’épouse du chef.
Serge Guiraud
Jabiru Prod
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Jeune fille Mehinako

les hommes offrent en quantité de la nourriture aux esprits matérialisés par des masques.

Décoration des masques

Rituel Taquara. Les joueurs de flûtes passent dans chaque case pour animer les membres de la communauté.

Inaugauration des masques














