L’Asie centrale a parfois des prolongements insoupçonnés. Le jour où nous décidâmes de partir dans cette ancienne république soviétique d’Europe de l’est, j’ignorais presque tout de son histoire, qu’elle tirait son nom de celui d’une tribu tadjike, qu’elle avait connu son siècle d’or au 9ème siècle sous le gouvernement de Khans turco-mongols, et que les Russes en avaient chassé les ottomans et l’Islam, au prix de 200 000 morts, aussi tard qu’en 1878.

Peintures murales dans un monastère près de Veliko Tarnovo
Pour nous, la Bulgarie n’était qu’un pays proche et peu onéreux, facile à voyager avec un enfant, fait de moyennes montagnes et de chemins de randonnée, de vieilles villes pavées et de monastères chrétiens orthodoxes réputés pour leurs fresques. Avec, en bonus, la possibilité d’une presqu’île, celle de Nesebar, classée au patrimoine culturel de l’humanité pour ses églises, et sur les plages de laquelle nous pourrions faire halte à mi-voyage.
Passée entre les mains des empereurs romains d’occident puis d’orient, puis de Khans, et des Ottomans pendant 500 ans avant que peu à peule pouvoir ne passe aux Russes, Sofia fut tour à tour chrétienne et musulmane, les deux religions entretenant de façon plus ou moins ouverte un conflit larvé. Beaucoup subsiste de l’ère romaine, comme nous l’explique John, un adhérent Servas¹ avec qui nous avons pris contact à notre arrivée. Vivant en Bulgarie depuis plus de 20 ans, il se fait notre guide pour la matinée et nous explique que toute la place est construite sur des catacombes et nécropole romaines. L’hôtel Serdica, du nom d’une tribu Thrace, est bâti sur les arènes ; l’hôtel Sheraton possède dans son sous-sol des thermes romains et la petite église Saint-Georges, écrasée entre le luxueux hôtel et le massif immeuble triangulaire de l’ex-parti communiste reconverti en ministère, fut érigée sous l’empereur Constantin, au 4ème siècle. En face, le musée archéologique s’est installé dans la grande mosquée du 15ème siècle aux neuf dômes de plomb. John nous guide dans ce lieu qu’il semble bien connaître, entre tombeaux romains, fresques murales arrachées d’églises en danger et imposante vaisselle d’or remontée des profondeurs de tumulus funéraires de rois thraces, au centre du pays. Spartacus, le leader de la révolte des esclaves contre Rome, était Thrace, et est le premier héros bulgare.
Riche de vestiges nombreux mais discrets et dissimulés, Sofia ne dévoile son passé qu’avec parcimonie. Sur le boulevard Vitosha, nouslongeons les rails d’un tramway soviétique orange rattrapé par la mondialisation. Geox, Benetton, Afflelou, Dolce et Gabbana revendiquent pour Sofia le statut de capitale moderne. Cette façade de modernité cache mal une capitale grandie trop vite et l’image se fissure quand à chaque croisement le fanion d’un sex-shop invite les badauds à se détourner vers des activités moins sages. Avec la fin de l’ère soviétique dans les années 1990, dans le chaos de cette soudaine liberté où l’argent circule plus ouvertement que par le passé, entrepreneurs débridés et mafia russe ont développé bars à strip-tease et casinos qui se sont implantés dans les ruelles adjacentes à l’artère moderne.
Si le PIB du pays s’est accru avec la chute du communisme puis l’entrée dans l’Europe, les vieux sont les oubliés de la modernité. Beaucoup ne touchent pour leur retraite qu’une cinquantaine d’euros par mois et sont obligés de vivre d’expédients. Des grands-pères mendient dans les rues, chantent ou jouent de l’harmonica pour gagner quelques leva (2 leva = 1 euro). L’art de la dentelle et du napperon n’a pas migré plus loin que la grande ville, et des grands-mères sans ressource étalent leur production dans les parcs de la ville. Dans la montée qui mène au monastère très fréquenté de Batchkovo, au centre du pays, les villageois âgés des environs essaient de vendre miel et confitures « maison » de melon, cerises blanches, potiron ou figues vertes, en espérant profiter eux aussi de la manne touristique apportée par les pèlerins. Ces derniers viennent embrasser une icône que l’on dit peinte par Saint Luc l’évangéliste. Avec l’icône de Mallulah en Syrie, c’est la deuxième œuvre dite de Saint Luc qui croise ma route. En réalité datée du 14ème siècle, les précieux pigments sont ici protégés par une vitre afin d’échapper à l’acidité d’innombrables baisers révérencieux. Les icônes souffrent en chrétienté orthodoxe.

Joueurs d'échec à Sofia
De retour à Sofia, dans le tout petit appartement où s’entassent Borislava, son mari et ses deux petites filles, celle-ci nous explique que souvent fruits et légumes utilisés pour ces confitures sont cueillis et vendus par des Roms qui font la tournée des villages en charrette à mulet. On les voit d’ailleurs également sillonner les rues de Sofia, récupérant dans leur charrette toutes sortes de métaux et déchets divers recyclables. Comme en Roumanie, les Roms sont tenus à l’écart de la vie publique. Méprisés par leurs concitoyens, boucs émissaires pour la criminalité, la population rom se concentre dans les banlieues pauvres à la périphérie des grandes villes. Borislava, elle, a la chance de pouvoir habiter en plein centre de Sofia. Nous sommes surpris de la petitesse de l’appartement. Employée bilingue franco-bulgare dans une petite entreprise de transport, Borislava a pourtant un bon poste. Avec son mari ingénieur, le couple nous semble faire partie de la classe moyenne bulgare. Pourtant ils ne peuvent se permettre de louer qu’un petit 3 pièces d’environ 40 m2 dans Sofia, et dorment tous les jours sur un matelas à même le sol au milieu de piles de magazines, de romans et de jouets pour enfants. Je trouve le fait révélateur de la situation économique difficile que traverse la Bulgarie.
- « Vous avez été au marché des femmes ? », demande Borislava ?
- « Non pourquoi ? »
- « Je ne sais pas pourquoi, ce doit être dans un guide, mais tous les touristes y vont », dit-elle un brin moqueur. « On y voit plein de groupes dans les allées, sûrement des gens à qui l’on a vanté la bonne affaire et qui espèrent retrouver ici l’esprit des souks et des bazars d’orient… »
Le marché des femmes, un marché de fruits et légumes et de petit artisanat, a effectivement l’honneur d’une rubrique dans notre guide de voyage qui conseille d’y aller pour trouver des produits moins chers, mais la description de Borislava nous encourage plutôt à aller profiter du parc Loujen pour y jouer avec notre fils. Voyager avec un enfant nous révèle le monde d’une autre façon et accroît l’acuité de notre regard. Avec la poussette nous remarquons maintenant escaliers et ascenseurs, rues pavées ou asphalte lisse, chiens et chats, et à Sofia, comme plus tard partout où nous irons, la présence fréquente de bacs à sable, d’aires de jeux et de châteaux gonflables. Des facilitées absentes à Paris.
A la gare ferroviaire, la préposée désinvolte au minuscule guichet d’information touristique sirote un café sucré et ne parle que bulgare. Nous arrivons finalement à nous comprendre. Le lendemain je veux partir dans cette petite ville au nom imprononçable de Koprivchtitsa, à deux heures de route de Sofia. Aiguillé vers la Kaça 1, le guichet N°1, j’ai l’impression de déranger la grosse dame en blouse grise qui finit par poser son magazine people et ouvrir la vitre.
- « 2 billets pour Koprivchtitsa, demain matin »
- « Koprivchtitsa ?! Kaça 6, kaça 6 »
Quelques minutes plus tard, à la caisse N°6 :
- « 2 billets pour Koprivchtitsa, demain matin »
- « Koprivchtitsa ?! Downstairs, downstairs »
Je plonge donc dans les tréfonds obscurs de la gare et rode entre des caisses désaffectées, des restaurants de kebabs glauques, des boutiques fermées aux vitres tapissées de journaux…. Il dû y avoir de l’animation et de la vie, ici, un jour, peut-être au temps de la Bulgarie soviétique…
Je finis tout de même par trouver deux guichets ouverts dans un petit local à l’écart :
- « 2 billets pour Koprivchtitsa, demain matin »
- « Koprivchtitsa ?! No…, no… ». Ca y est, elle trouve le mot manquant : « No train, no train. »
Comment ça, « No train » ? J’insiste et lui montre le panneau indicateur où je peux lire les horaires de départ journaliers, conformes à ceux que l’on m’avait donné au bureau d’information touristique. En face du nom ЌОПРИВЩИЦА (Koprivchtitsa), je vois bien pourtant 6h30, 7h30, 8h40.
- « Direct no, direct no, change train »
Le train n’est pas direct ? Pas de souci, j’insiste, « not direct OK, change train OK » et sors mon portefeuille :
- « 2 billets pour Koprivchtitsa s’il vous plaît »
- « No ticket, no ticket, autobus » et elle me tourne le dos, se replongeant dans son journal, muette à jamais.
Que faire ? Je ressors à l’air libre et passe donc au plan B, la gare routière, heureusement juste à côté. Si j’en crois la caissière récalcitrante, il y aurait donc un bus. Arrivé à la gare routière, quelle contraste ! Moderne, propre, animée et bruyante, une centaine de guichets de diverses compagnies de bus font jouer la concurrence au maximum. Au bureau d’information, on me répond dans un anglais impeccable : « ce n’est pas la bonne gare routière, il faut que vous alliez à la petite gare en face, sortez de ce hall par la gauche ». En milieu d’après –midi, le parking est vide et les lieux quasi-déserts. Je scrute les une après les autres les vitrines des bureaux de ventes des différentes compagnies de bus, à la recherche du mot « ЌОПРИВЩИЦА». Je dois avoir l’air un peu perdu et lassé car une catcheuse blonde sort de l’un des bureaux, me prends par la main et me guide à l’intérieur. Ses lèvres articulent quelque chose se situant quelque part entre « qu’est ce que tu fous là ? » et « puis-je vous aider ? » et je répète ma phrase fétiche :
- « 2 billets pour Koprivchtitsa, demain matin »
Elle prend un Post-It, un Bic et écrit : « Leontiev, 6h40, 9h00, 10h20 ». Victoire ! Avec le nom de la compagnie et les horaires, nous sommes parés maintenant pour le lendemain.
J’espère que Koprivchtitsa tiendra ses promesses d’un petit village de campagne, aux rues pavées et « aux charmes typiques ». Nous voulons y visiter les demeures du « Renouveau national », datant de la fin du 18ème siècle lorsque la Bulgarie connue une période de prospérité et que des riches marchands se firent construire de somptueuses demeures en bois en faisant appel aux artisans locaux. Koprivchtitsa abrite plusieurs de ces maisons transformées maintenant en musée de la vie quotidienne de l’époque.
Lorsque le bus nous dépose, je suis frappé par le charme et l’atmosphère décontractée, voire désœuvrée du village. L’impressionnante accumulation de parasols et de tables vides aux terrasses des restaurants témoigne de l’optimisme des propriétaires et d’un espoir collectif en des jours meilleurs. Cette surcapacité flagrante crée un sentiment de hors saison en plein mois d’août, au cœur de la saison touristique. Dès ces premiers instants, j’ai le sentiment que nous allons nous plaire ici.
Nous fuyons le vieil homme têtu qui veut absolument nous accueillir dans sa chambre d’hôte pour aller frapper à la porte de celle que nous l’on nous a conseillée sur un forum internet. Je n’aime pas, arrivé quelque part, être immédiatement pris en charge par un rabatteur pour le suivre comme une personne égarée. Du balcon en bois de la maison d’en face, on nous crie de partir devant notre insistance à sonner, il n’y a personne, et j’ai la nette impression que nous avons dérangé la sieste des voisins. Retour à la place centrale, et retour au vieil homme qui rôde toujours à notre recherche, et que finalement, fatigués par le trajet en bus, la chaleur, et la poussette sur les pavés, nous acceptons de suivre. Il a gagné pour cette fois…

Maison traditionnelle de Koprivchtitsa
Les maisons-musée de Koprivchtitsa sont toutes construites sur le même modèle : deux ou trois étages, où le bois prédomine sur une base de pierre. Le visiteur pénètre toujours dans une grande pièce centrale au plafond sculpté et délicatement ajouré desservant des pièces plus petites. Demeures de prestige de marchands chrétiens, ces habitations n’ont pu échapper à l’influence du monde turc et de l’Asie centrale et fusionnent le meilleur des deux cultures : des pièces qui rayonnent autour de la vaste salle d’accueil comme ces soleils de bois au plafond, des pièces qui délimitent les espaces de vie et créent le monde des femmes, des hommes, de la cuisine et du tissage. Dans chaque salle, l’absence de meuble, les tapis, matelas, murs ceints de coussins et tables basses centrales font resurgir l’Asie nomade. Il existe en Bulgarie de nombreuses maisons de type Renouveau National. A Koprivchtitsa, saisies par des Russes privilégiés de l’appareil d’état, ces habitations ont été sauvées sous l’ère soviétique. Depuis 1991, les plus exceptionnelles appartiennent maintenant à l’état bulgare. Un autre danger guette maintenant les habitations plus ordinaires : une récente loi redistribue ces demeures à leur légitime propriétaire ou plutôt leurs descendants exilés, émigrés, à des familles dispersées ou tout simplement citadins sans aucun goût pour les vieilles maisons et la gestion d’hectares de terres. Nombreuses sont celles qui tombent en désuétude et sont laissées à l’abandon. Heureusement, l’ouverture des marchés et le boom touristique des dernières années ont relancé l’investissement immobilier. Un nombre croissant d’étrangers sont attirés par le prestige de ces maisons « Renouveau national » et sauvent ainsi de petits pans de l’histoire bulgare.
En visite dans un pays plus pauvre que la France, je m’attends toujours un peu à ce que les transports soient plus chaotiques. Personne ne s’étonne quand on vante la qualité et l’efficacité des chemins de fer japonais, mais qui songerait à en dire autant des chemins de fer bulgares ? Et pourtant ! Si le train qui nous emmène vers la mer noire est ancien et mériterait un bon ravalement, les quatre connexions de notre trajet de quatre heures s’enchaînent efficacement et les horaires sont respectés. Nous traversons un pays de collines boisées et de plaines céréalières ponctué d’arrêts dans de minuscules gares désaffectées et tombant en ruine. Surréalistiquement situées au beau milieu d’un champ, en lisière de forêt ou à flanc de coteau, nous voyons, étonnés, des passagers quitter le train avec leurs baluchons et s’éloigner vers un grand nulle part.

Plage bondée, typique de Nesebar
Notre destination est Nesebar, une petite ville édifiée sur une presqu’île rocheuse de la mer noire. Peuplée depuis des siècles par les Thraces, les Grecs et les Romains, elle est aujourd’hui riche de vestiges et d’églises byzantines.
Nesebar a été inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel mondial en 1983 pour « son témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue », et « offre un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural illustrant une ou des périodes significative de l’histoire humaine ».
Nesebar est un leurre et une illusion. La Nesebar que l’UNESCO a vu s’est dissoute dans la crème solaire, l’odeur de friture et l’indifférence de flots de touristes aveugles à l’histoire, qui ne sont là que pour pouvoir dire « j’ai été à Nesebar » comme on dirait « j’ai été à St-Tropez ». En classant Nesebar au patrimoine mondial, l’UNESCO a détruit sinon l’objet même, du moins l’âme de cette ville qu’elle cherchait à protéger. Les ruines romaines servent de décor hollywoodien pour des photos souvenirs kitsch. Transparentes, ignorées, désincarnées, les églises classées passent inaperçues tant le regard est sollicité, étourdi par les couleurs, le bruit, la cohue, la multitude des boutiques, les babioles, les cartes postales, les T-shirts, les lunettes, casquettes, baumes à la rose, essence de rose, savons à la rose, alcool de roses, confiture de rose,… Boire, manger, bronzer, séduire, éventuellement dormir, voici les 5 piliers de la foi nesebarienne. L’ambiance n’est pas à la visite mais au farniente sur la plage. Avec deux autres Français, nous sommes seuls dans une ville bondée à admirer les merveilleuses fresques de l’église St-Stéphane, où la caméra de surveillance sert surtout à piéger les photographes distraits qui ont oublié de payer le droit d’appuyer sur le déclencheur.

Vieille église de Nesebar
Délaissant un front de mer ravagé par les blocs de béton d’hôtels clinquants et vides d’un espoir touristique démesuré, de casinos, de bars à strip-tease et de cliniques haut de gamme à tarif ultra-compétitif pour occidentaux, notre train s’enfonce vers l’intérieur du pays. A en croire le nombre d’entrepôts, de cheminées, d’usines et de hauts fourneaux laissés à l’abandon que nous voyons disparaître le long des rails, l’économie bulgare a dû connaître des jours meilleurs. Si la Bulgarie des villes est en pleine croissance, la Bulgarie rurale se sent oubliée, et les deux Bulgarie restent réticentes face à l’adoption prochaine de l’euro en 2012. Tous craignent une terrible montée des prix, tout en espérant que l’uniformisation monétaire attirera plus de touristes. Comme le dit Lubya, ingénieur devenue guide touristique, « la Bulgarie, c’est bien plus que le ski et la plage. C’est la nourriture pittoresque, un vin de qualité peu cher, la Rome antique, l’architecture ottomane. N’allez plus en Turquie, venez en Bulgarie ! »
¹Réseau international d’accueil et d’hébergement de voyageurs, dans un but d’échange et de compréhension entre les cultures.

















